Présidents, selon vous, quelles sont les forces de la Ligue 1 ?
Gervais Martel : Ce championnat est homogène. La Ligue 1 n'a pas de ventre mou, les matches sont serrés, surtout cette saison où plusieurs équipes que l'on n'attendait pas arrivent au plus haut niveau. Tant mieux pour le sport.
Pape Diouf : En France, il y a moins de décalage entre les équipes de tête et le reste du classement. Ce n'est pas le cas ailleurs où il existe des écarts énormes, ce qui appauvrit ces championnats. Personnellement, je préfère aller voir un Nancy-Lorient qu'un Osasuna-Betis ou un Manchester City-Liverpool. Dans son ensemble, notre championnat vaut n'importe lequel en Europe. Oui, toutes les équipes de Ligue 1 tiendraient la route dans n'importe quel championnat européen.
G.M. : N'oublions pas que Lille a battu le Milan AC en Ligue des champions la saison dernière. Cela prouve la qualité des équipes françaises.
Jean-Michel Aulas : On nous demande : "que vaut la Ligue 1 par rapport aux championnats anglais, espagnol ou italien ?" Mais on est proche de tous ces championnats. Sans vouloir dépasser les Anglais, je crois que l'appel d'offres montrera qu'on peut s'en approcher en termes de revenus.
Que répondez-vous à ceux qui regrettent le manque de stars en Ligue 1 ?
P.D. : C'est un argument misérable. Cissé, Nasri et Zenden ne sont pas des stars ? Les autres championnats s'accaparent les meilleurs joueurs d'Europe grâce à leur puissance financière et économique. C'est vrai. Mais
notre championnat possède de très bons joueurs. Le football français détient, plus que d'autres, cette capacité de renouvellement. Et le football n'est pas seulement une affaire de stars. C'est aussi une affaire collective.
G.M. : On entend : "Il n'y a pas de stars dans le football français, le championnat n'est pas bon". Ce sont des arguments qui ne correspondent pas à la réalité. La Ligue 1 a toujours fabriqué des stars. Beaucoup de joueurs émergent chaque année en Ligue 1. Benzema et Nasri, par exemple, sont des joueurs formés dans les clubs français. Ce sont les stars de demain.

Pourquoi selon vous, la Ligue 1 a-t-elle été à ce point attaquée ces dernières semaines, notamment par Canal+ ?
P.D. : C'est de bonne guerre. De chaque côté, on affûte ses armes. Nous sommes à un moment crucial d'une négociation cruciale. Mais des études sérieuses démontrent que si le football a besoin de Canal+, Canal+ a, au moins, autant besoin du football. Le football est la marque de fabrique de cette chaîne. Quand vous vous abonnez à Canal+, c'est d'abord pour le football, après pour les films. Sans la Ligue 1, Canal+ c'est Canal -.
J-M.A. : Les choses vont se tasser. Je ne pense pas que Canal+ ait intérêt à critiquer le football et le championnat de France. On ne peut pas aller chercher des abonnés en vantant les produits que l'on vend puis dénaturer son produit phare.
G.M. : Le public est seul juge. Nous avons battu le record d'affluence la saison dernière, et les audiences sont en hausse. Le championnat a été attaqué car Lyon a été sacré champion six fois en six ans. Le phénomène lyonnais a mis de côté les performances des autres équipes. Mais il faut accepter que ce club ait été depuis plusieurs années extraordinairement bien géré par Aulas.
Les études montrent d'ailleurs que le championnat reste la compétition préférée des Français.
J-M.A. : Les abonnés de Canal+, on le sait, veulent voir le football français. Aujourd'hui, la Ligue 2, en termes de téléspectateurs, est déjà au-dessus du rugby. Et un grand Manchester-Chelsea fait beaucoup moins d'audience qu'une affiche moyenne du championnat de France.
G.M. : Il suffit de regarder les audiences des quarts et des demi-finales de la Ligue des champions sur TF1 l'an dernier. Avec l'élimination de Lyon, elles ont chuté. Le Français est cocardier. Il y a toujours eu un certain chauvinisme de la part de l'ensemble des spectateurs. C'est partout pareil. J'ai parlé aux dirigeants italiens à l'occasion d'Italie-France : le Calcio reste l'objectif prioritaire. Le championnat est une vertu indestructible, la compétition numéro 1.
P.D. : A mon niveau, je m'en rends compte : quand je regarde un match du championnat, je suis toujours très attentif. Les matches étrangers, je les regarde d'un oeil. Et c'est pareil pour tout le monde. Alors, une chose est sûre, si l'abonné de Canal+ ne peut plus voir la Ligue 1, il sera frustré.

Canal+ a déclaré ces dernières semaines qu'ils payaient trop cher la Ligue 1.
G.M. : Personne ne les a forcés à mettre 600 M€ il y a trois ans ! Mais c'était le juste prix. Regardez la progression de leur nombre d'abonnés : elle est extrêmement sensible. On ne peut pas aller au restaurant, se réjouir d'avoir bien mangé et trouver l'addition trop salée. Tous les présidents de clubs, aux côtés de la Ligue, ont envie de faire progresser notre championnat. Il n'est pas en train de stagner, loin de là. De nombreux projets naissent partout en France. Les clubs sont en train de préparer beaucoup d'investissements, notamment au niveau de l'accueil dans les stades. Mais pour progresser encore, le football a besoin de ressources supplémentaires.
J-M.A. : Je pose la question : qu'est-ce qui fait la valeur d'une action ? En particulier celle des sociétés de télévision comme Canal+ ? C'est l'offre de programmes dont elles disposent. Est-ce qu'il vaut mieux avoir la Ligue 1 et payer un peu cher ou ne pas l'avoir et voir le cours de son action s'écrouler ? S'il n'y a pas de championnat de France sur Canal+, y a-t-il encore des acheteurs pour s'abonner à Canal+ ? Pas sûr. Je fais confiance aux dirigeants de Canal+ et aux actionnaires pour savoir où est l'intérêt de cet ensemble économique.
Alors, combien vaut la Ligue 1 ?
J-M.A. : Je pense qu'on ne sera pas inférieurs à 750 millions d'euros.
P.D. : A partir du moment où les droits augmentent partout et qu'un prix de base existe, je vois très mal comment il est possible de spéculer sur une baisse des droits en France. Jean-Michel Aulas parle de 750 M€, pourquoi pas. Le prix est difficile à évaluer, mais une baisse est inenvisageable. Entre deux entités aussi dépendantes ou inter-dépendantes, l'intelligence et le bon sens doivent l'emporter. Les dirigeants de C+ sont des hommes pondérés pour évaluer la situation avec le plus de mesure possible.
G.M. : Même les droits de retransmission de la Coupe d'Afrique des Nations ont augmenté de 50%. Il n'y a aucune raison que le football français soit affaibli pour des raisons stratégiques de la part de notre premier client. Le football français n'est pas un football de seconde zone et doit être rémunéré au juste prix pour connaître une progression de son spectacle dans les années à venir.

D'autant que les chiffres du premier semestre divulgués par Vivendi montre que Canal+, grâce à l'effet Ligue 1 notamment, a connu une forte progression de son résultat financier.
P.D. : Tant mieux pour eux. Mais même si Canal+ avait moins d'argent, ce n'est pas pour cela qu'ils pourraient acheter moins cher ce qui a un prix. Il faut tendre vers l'équité. La Ligue 1 est un puissant appel aux abonnés potentiels, un argument sans équivalent. Et c'est l'identité de la chaîne de pouvoir se prévaloir de l'exclusivité.
J-M.A. : Canal+ me fait penser à BSkyB en Angleterre. D'ailleurs, les analystes et les actionnaires de Canal+ font souvent référence à BSkyB qui connaît une très forte rentabilité et vient d'acquérir les droits du championnat anglais pour un milliard d'euros par saison. Concernant les droits du football, il existe un prix du marché. Ceux qui feront le prix seront ceux qui ont envie de voir le football sur Canal+.
G.M. : D'ailleurs, regardez ce qui est arrivé lors du dernier appel d'offres sur le magazine du dimanche remporté par France 2. Nous avons connu une progression sensible. Le football est un produit d'appel extraordinaire et je suis persuadé qu'il le restera encore dans dix ou vingt ans.